Les ondes sont-elles un risque pour la santé ? La polémique est récurrente,
l'inquiétude, croissante. Les scientifiques, eux, se divisent. L'Express ouvre le dossier et explore son volet le plus préoccupant : les antennes relais. Contrairement aux recommandations,
certaines sont situées à moins de 100 mètres d'un établissement scolaire. Nous en publions la liste en exclusivité. Elle n'est sûrement pas exhaustive, mais confirme une évidence : la France
prend moins de précautions que ses voisins.
En janvier dernier, l'annonce de l'intervention chirurgicale subie par le cardinal Philippe Barbarin pour soigner une tumeur de la prostate a plongé les Lyonnais dans la perplexité. Hasard ou malédiction ? Les deux prédécesseurs de l'archevêque avaient, eux aussi, été touchés par la même maladie : Mgr Jean Balland, emporté en 1998 par un cancer du poumon, et Mgr Louis-Marie Billé, décédé en 2002 d'une tumeur au côlon. Depuis longtemps, il se murmure dans la capitale des Gaules que la « malédiction » pourrait avoir un lien avec les antennes relais de téléphonie mobile plantées sur le toit de la basilique de Fourvière. La rumeur n'est pas totalement infondée... En 2003, peu après l'installation de Mgr Barbarin, des experts sollicités dans la plus grande discrétion par l'archevêché sont en effet venus mesurer l'intensité des champs électromagnétiques dans l'édifice religieux. « Ils ont trouvé des taux très élevés, notamment dans le bureau de mes prédécesseurs, confirme Mgr Barbarin à L'Express. Par précaution, j'ai préféré m'exiler dans une annexe située à 500 mètres, moins exposée. »
Après le tabac, le soleil, la pollution ou encore les pesticides, voici donc les ondes radio accusées à leur tour d'avoir des effets délétères. C'est en tout cas ce que suggèrent les scientifiques et médecins qui, à l'initiative du neuropsychiatre David Servan-Schreiber, ont lancé, en juin, un appel à la prudence aux utilisateurs de portables.
L'inquiétude est à la mesure de la place prise par ces technologies dans notre société hypercommunicante. La France compte 53 millions de téléphones mobiles, mais aussi 47 000 antennes relais plantées partout sur les immeubles, les pylônes ou les clochers. Ces émetteurs sont chargés d'assurer les liaisons avec le réseau téléphonique. En zone urbaine, on en trouve en moyenne un tous les 300 mètres. Ajoutons les bornes Wi-Fi (31 000 autorisées, en 2007, dans les lieux publics), les émetteurs de radio FM et de télévision, la CB, les téléphones sans fil d'intérieur, le Bluetooth, les lampes basse consommation et les lignes à haute tension.
Ce brouillard électromagnétique est-il vraiment toxique ? La question se pose de manière récurrente dans tous les pays depuis près d'une décennie, et elle n'est toujours pas définitivement tranchée. Comme pour les OGM ou le nucléaire, voici même réunis tous les ingrédients de la polémique : des spécialistes divisés ; des militants prêts à dénoncer une menace invisible, mais potentiellement catastrophique ; un lobby industriel soucieux de préserver ses intérêts ; des pouvoirs publics dépassés ou paralysés... Une fois de plus se pose aussi la question du principe de précaution : comment évaluer l'impact d'un phénomène dont on ne connaît pas les effets à long terme ?
Il a fallu attendre la fin des années 1960 pour que les scientifiques, notamment militaires, s'intéressent sérieusement à l'impact des rayonnements électromagnétiques sur les organismes vivants. Tout commence à l'ambassade des Etats-Unis à Moscou, où le personnel est victime de malaises inexpliqués et présente un taux de cancers et de leucémies jamais vu. Après la mort de deux ambassadeurs, les services de contre-espionnage découvrent que les Soviétiques ont truffé les murs de micros et d'émetteurs espions, et qu'ils braquent en permanence des faisceaux radar sur le bâtiment. Pour la première fois, des troubles physiologiques sont attribués aux rayonnements hertziens.
Des programmes de recherche lancés sur des animaux mettent bientôt en évidence les effets thermiques des ondes électromagnétiques, notamment dans la gamme des hyperfréquences. Ces fréquences très élevées, comme celles utilisées par les radars, les fours à micro-ondes et les... portables (a fortiori les relais), agitent les molécules d'eau lorsqu'elles traversent l'organisme, en provoquant un échauffement, voire une brûlure si on se trouve très près de l'antenne.
Depuis les années 1980, d'autres études ont montré l'existence d'effets plus inquiétants encore, qualifiés de « biologiques ». Ils sont soupçonnés de perturber le fonctionnement des cellules, de fragiliser l'ADN et de dérégler le système immunitaire. Ils peuvent être induits par des rayonnements de faible intensité, mais aussi par les pulsations caractéristiques des signaux radio émis par les mobiles, qui, pour transmettre leur position, envoient des suites d'impulsions à très basse fréquence. Un chercheur belge de l'Université catholique de Louvain vient ainsi de publier une étude montrant que les rats de laboratoire exposés aux ondes des portables et des réseaux Wi-Fi ont un taux de mortalité multiplié par deux. En février, une équipe de l'université de Clermont-Ferrand avait pour sa part mis en évidence des réactions préoccupantes chez les plants de tomate exposés aux mêmes rayonnements. Après seulement dix minutes, ils avaient sécrété des molécules de stress !
Les résultats des recherches épidémiologiques menées sur l'homme demeurent malgré tout ambigus. En 2000, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) avait estimé que les mobiles n'entraînaient aucun effet néfaste pour la santé. Reconnaissant des lacunes sur le sujet, l'OMS avait néanmoins lancé, l'année suivante, la plus grande étude jamais réalisée dans 13 pays européens, baptisée « Interphone ». L'objectif était d'interroger, au sujet de leur usage du portable, des personnes atteintes de tumeurs de la tête. Cette enquête a été bouclée en 2006, mais ses résultats définitifs - sujets à débats entre scientifiques des différents pays - n'ont toujours pas été publiés. Martine Hours, médecin épidémiologiste responsable du volet français de l'étude, s'en indigne et lance dans L'Express (voir page 24) un appel pour que ces informations soient enfin diffusées. En attendant, d'autres études ne manquent pas d'inquiéter. L'une d'elles, rendue publique en Suède en 2007, a pointé un risque « faible mais accru » de gliome (forme de cancer du cerveau) chez les utilisateurs intensifs de portables.
Les sceptiques ne désarment pas pour autant. A commencer par l'Académie de médecine. Le 17 juin, celle-ci s'est fendue d'un communiqué en réaction à l'appel de David Servan-Schreiber. Les académiciens ont vu là une « opération médiatique ». Selon eux, les enquêtes disponibles ne montrent pas d'« excès de risque significatif ». Pis, le fait d'« inquiéter l'opinion dans un tel contexte relève de la démagogie ». Denis Zmirou, chercheur à l'Inserm et ex-directeur scientifique de l'Agence française de sécurité sanitaire de l'environnement et du travail (Afsset), doute quant à lui que les effets biologiques « remettent en question la survie de la cellule ou du plan de tomate ». Même ironie du côté du Prix Nobel de physique Georges Charpak : « Ceux qui vont skier reçoivent en deux mois, à cause des rayons cosmiques, la même quantité de radiations que celle tolérée par l'industrie nucléaire. Alors oui, j'ai peur du téléphone portable : j'ai peur de me faire renverser par un type qui téléphone au volant. »
Antennes : les opérateurs se défendent
« Autant il existe des interrogations sur les effets des téléphones mobiles, autant les spécialistes, comme les autorités sanitaires, s'accordent sur l'innocuité des antennes relais », affirme l'Association française des opérateurs mobiles (Afom), en soulignant que les émetteurs de radio FM et de télévision constituent « de très loin » les principales sources d'exposition du public aux radiofréquences. « Pour autant, les préoccupations de nombreuses personnes sont réelles, même si elles n'ont pas de fondement scientifique, souligne Joël Amar, du service communication de l'Afom. Mais il faut savoir qu'une réduction du nombre d'antennes ou une diminution de leur puissance peut avoir des effets pervers : elle entraînerait automatiquement les téléphones portables à augmenter leur puissance pour garder le contact avec les relais, en multipliant du même coup les risques »...
Qui a raison ? Et, surtout, qui croire quand on sait que les organismes de contrôle se sont décrédibilisés ? On retrouve souvent les mêmes experts dans plusieurs rapports officiels ayant conclu à l'absence de risque pour la santé, en particulier celui de l'Afsset, publié en 2003. Or cet organisme, chargé de surveiller l'impact de la téléphonie mobile, a été malmené, en 2005, par un scandale à la suite d'une enquête conjointe de l'Inspection générale des affaires sociales et de l'Inspection générale de l'environnement. Ces investigations ont en effet révélé les collusions de plusieurs experts de l'agence chargés de rédiger le fameux rapport : l'un était membre du conseil scientifique de Bouygues, l'autre travaillait pour une publication subventionnée par Orange...
Si les dangers du téléphone peuvent être évités (en utilisant une oreillette ou en... se passant de communiquer), il n'en va pas de même pour ceux de ces antennes auxquelles toute la population est exposée et qui suscitent une inquiétude grandissante. Partout, à la ville comme à la campagne, un vent de fronde se lève. Les riverains, relayés par des associations telles que Priartem ou Robin des toits, accusent les émetteurs de provoquer des maux de tête, des trous de mémoire, des leucémies ou des cancers. Dans la Drôme, l'Aude, le Gard, les Côtes-d'Armor, le Rhône et l'Ain, les phobiques des relais interpellent les élus et poursuivent les opérateurs en justice pour chasser leurs équipements des églises, des édifices publics ou des écoles. Considérant que « les clochers sont faits pour porter des croix, pas des antennes », l'évêque de Belley (Ain), Mgr Guy Bagnard, a réitéré son intention de bannir les émetteurs du diocèse : les contrats de sept paroisses encore équipées ne seront pas renouvelés ; les prêtres qui ont donné leur accord sans en informer l'évêché ont été rappelés à l'ordre. A Lens (Pas-de-Calais), le maire (PS), Guy Delcourt, a entamé une bataille juridique contre SFR pour faire enlever les émetteurs plantés sur l'hôtel de ville et dans un secteur résidentiel. A Bourg-de-Péage (Drôme), les habitants ont réussi à faire déplacer l'antenne implantée près du groupe scolaire Jean-Moulin. A Paris, ce sont les bornes Wi-Fi qui inquiètent : les systèmes de six bibliothèques municipales ont été débranchés à la suite de plaintes de salariés se disant victimes de malaises et de maux de tête.
Dans les zones urbaines, on trouve en moyenne un relais téléphonique tous les 300 mètres.
Reste à savoir à qui se fier pour estimer le rayonnement des antennes... En cas de litige, des mesures sont effectuées par des techniciens rétribués, la plupart du temps, par les opérateurs. Ceux-ci sont donc prévenus à l'avance des contrôles. « On tombe parfois sur des rapports de mesure faisant état de chiffres fantaisistes, par exemple une exposition de 0,05 V/m, qui rendrait toute communication impossible », note Pierre Le Ruz. Le responsable de l'association Robin des toits, Etienne Cendrier, a été assigné en justice pour avoir accusé Bouygues, SFR et Orange de baisser la puissance de leurs émetteurs au moment des mesures. Bouygues a obtenu, en juin 2005, une condamnation pour diffamation devant un tribunal civil. Mais SFR et Orange, qui ont attaqué au pénal, ont été déboutés en mai 2006 : le tribunal a conclu à la bonne foi du militant, et, implicitement, à la véracité de son accusation, étayée par de nombreux témoignages.
Que faire en attendant que les experts tombent d'accord ? Des médecins donnent des conseils de prudence (voir page 22) en insistant sur les utilisateurs les plus fragiles : les enfants. Il faudrait donc restreindre l'usage du portable par les plus jeunes et leur donner des oreillettes, mais aussi, logiquement, les protéger des rayonnements des antennes relais. Or, comme le montre la carte établie par L'Express, des dizaines d'émetteurs sont encore installés, en France, sur les toits des écoles ou à leur proximité immédiate. Ce constat va à l'encontre de la recommandation de l'Observatoire national de la sécurité des établissements scolaires, qui conseille, depuis 2002, d'éloigner ces antennes relais à plus de 100 mètres des salles de classe. Une distance minimale quand on sait que la limite est fixée à 300 mètres dans de nombreux pays européens et à 500 mètres en Finlande...
A Lyon, le 20 juin, lors d'un débat organisé par la mairie entre des habitants et une quinzaine d'experts, des parents d'élèves ont notamment évoqué le cas de l'école Victor-Hugo, à la Croix-Rousse, où un élève a été diagnostiqué avec un lymphome dans une classe située sous une antenne relais de SFR. Un an plus tard, un autre élève, dans la même classe, assis à la même place, a souffert d'une leucémie. En mars, les parents ont réussi à obtenir le démontage de l'installation. Mais l'inquiétude demeure pour d'autres groupes scolaires de l'agglomération lyonnaise comme Gerson, Albert-Camus et Lamartine. A Saint-Cyr-l'Ecole (Yvelines), huit cas de leucémies et de tumeurs au cerveau sont apparus chez des enfants ayant fréquenté l'école Bizet entre 1991 et 2002. Une enquête épidémiologique du ministère de la Santé a reconnu en 2004 que l'incidence dans cette classe d'âge était deux fois supérieure à la moyenne, mais elle a également conclu qu'il s'agissait probablement d'une « fluctuation statistique normale ».
Quels que soient les résultats de prochaines études sur le sujet, la polémique sur les mobiles et leurs antennes relais n'est pas près de s'éteindre, à moins d'une preuve écrasante et très peu probable de leur innocuité. A Paris, où la charte de bonne conduite signée en 2003 arrive bientôt à échéance, comme dans beaucoup d'autres villes et villages de l'Hexagone, les opérateurs risquent d'être mis à rude épreuve dans les prochains mois.
Un rapport réalisé par des scientifiques américains basés à
l'Université d'Albany, dans l'Etat de New York, révèle "de graves risques en matière de santé publique liés à l'exposition aux champs électromagnétiques, des lignes électriques aux téléphones
mobiles".
Les ondes électromagnétiques sous les
projecteurs. Alors que les ondes font à nouveau la une des journaux, le Conseil de Paris prend les devants en lançant, lundi 16 juin, une étude sur les risques sanitaires liés à l'exposition au
Wi-Fi dans la ville de Paris.